Non, être spirituelle ne signifie pas être gentille au lit

Non, être spirituelle ne signifie pas être gentille au lit

La grande confusion spirituelle

Je vais te dire ce qui m’énerve, dans certains cercles new age. Cette espèce d’injonction à la bienveillance permanente, au sourire niais, à la lumière qui sort de tous les orifices. Comme si être spirituelle, c’était être gentille. Douce. Accommodante. Comme si le but de l’évolution, c’était de devenir un nuage inoffensif.

Et ça s’applique au lit, bien sûr. La sexualité “sacrée” devient alors une sexualité aseptisée. Pleine de bougies, d’encens, de regards langoureux et de mouvements lents. C’est joli. C’est apaisant. C’est… parfois un peu ennuyeux.

Mais la spiritualité, la vraie, celle qui embrasse la totalité de ce que nous sommes, elle n’a rien à voir avec la gentillesse. Elle a à voir avec la vérité. Et la vérité, c’est que nous sommes aussi des animaux. Des bêtes. Des créatures de chair, de sang, de cris et de griffes.

Le sacré n’est pas propre

Dans toutes les traditions qu’on a explorées – le chamanisme, le tantra, même certaines branches du taoïsme – il y a une place pour la sauvagerie. Pour la transe. Pour la perte de contrôle. Pour ce moment où on n’est plus “quelqu’un de bien”, mais juste une force qui traverse et qui transcende.

Les chamans ne dansent pas gentiment. Ils convulsent, ils écument, ils deviennent possédés par les esprits. Les tantrikas, dans certaines pratiques, explorent les énergies les plus sombres, les plus interdites, pour les transformer. La spiritualité n’est pas là pour nous rendre inoffensifs. Elle est là pour nous rendre entiers.

La gentillesse comme nouvelle prison

Tu vois, on a passé des siècles à dire aux femmes : “Sois sage, sois douce, ne prends pas trop de place, ne fais pas trop de bruit.” Et maintenant, dans certains cercles spirituels, on leur dit : “Sois lumineuse, sois aimante, sois connectée.” C’est juste la même injonction avec un vocabulaire différent. Une nouvelle cage, avec des barreaux dorés.

Être spirituelle au lit, ça ne veut pas dire être tout le temps dans la connexion émotionnelle. Ça veut dire être présente. Et parfois, la présence, c’est la rage. Parfois, c’est la domination. Parfois, c’est l’abandon le plus total, y compris l’abandon de la “spiritualité” comme étiquette.

La colère est sacrée aussi

J’ai accompagné une femme, une fois, qui n’arrivait pas à jouir. Elle faisait tout “bien”. Elle méditait, elle communiquait, elle était douce, elle écoutait son corps. Rien. Blocage total.

Un jour, en séance, elle a craqué. Elle s’est mise à hurler. Pas contre moi, contre son compagnon qui l’avait trompée dix ans plus tôt et dont elle n’avait jamais vraiment digéré la trahison. Elle a hurlé, frappé le coussin, pleuré de rage. Et après, elle a joui. Pour la première fois depuis des années.

La colère avait ouvert la porte que la gentillesse maintenait fermée.

Le soumis et la dominante : deux faces du sacré

Dans la sexualité sacrée, il y a une place pour tout. Pour la douceur infinie du Karezza, et pour la brutalité assumée d’un rapport de pouvoir consenti. Pour la position de celle qui reçoit, offerte, vulnérable, et pour celle qui prend, qui domine, qui mord.

Ce qui rend une pratique sacrée, ce n’est pas le geste. C’est l’intention. C’est la conscience. C’est le fait d’être pleinement là, dans son corps, dans son désir, dans sa vérité – même si cette vérité est sombre, rugueuse, animale.

Tu peux être la femme la plus spirituelle du monde et aimer être traitée comme une chienne, de temps en temps. Tu peux être un homme profondément connecté à son cœur et aimer dominer, attacher, contrôler. Ce n’est pas contradictoire. C’est juste la totalité de l’être qui s’exprime.

Les masques tombent au lit

Le lit, c’est le lieu de la vérité. Pas de la vérité qu’on aimerait avoir, mais de celle qui est. On peut passer la journée à sourire, à être agréable, à faire plaisir. Mais au lit, dans l’intimité, ce qui est refoulé remonte. La colère, la peur, la sauvagerie, les désirs inavouables.

Et si on les refuse, si on veut rester “gentille” même là, on se coupe de soi-même. On s’étouffe. On s’éteint.

J’ai connu quelqu’un – appelons-la Claire – qui se forçait à être douce au lit parce qu’elle avait lu que “le sexe sacré, c’est le sexe lent”. Elle faisait l’amour comme on récite une prière, avec application, avec retenue. Et elle détestait ça. Elle s’ennuyait. Elle se sentait vide.

Quand elle a osé dire à son partenaire : “Ce dont j’ai vraiment envie, c’est que tu me prennes sauvagement, sans me demander mon avis”, elle a cru qu’il allait la juger. Il a souri. Lui aussi, il en avait envie. Il n’osait pas le proposer, par peur de manquer de “respect”.

Comment savoir ce qu’on veut vraiment ?

Alors, comment faire la différence entre ce qu’on veut vraiment et ce qu’on croit devoir vouloir ? Comment savoir si on a envie de douceur ou de sauvagerie, de connexion ou d’anonymat, de tendresse ou de brutalité ?

Quelques pistes :

  1. Observe tes fantasmes. Pas ceux que tu racontes, ceux qui te traversent quand tu es seule, sans filtre. Qu’est-ce qui te fait vibrer, même si c’est “inavouable” ?
  2. Écoute ta colère. Quand est-ce que tu serres les mâchoires ? Quand est-ce que tu crispes les poings ? Cette énergie, elle a besoin d’une issue. Peut-être que le lit peut être un espace sûr pour la libérer.
  3. Expérimente en sécurité. Avec un partenaire de confiance, propose d’explorer un rôle que tu n’oses pas. Lui dominant, toi soumise. Ou l’inverse. Fixez un mot de sécurité, un cadre clair, et lâchez-vous. Vois ce que ça fait.
  4. Ne juge pas tes désirs. La spiritualité, ce n’est pas une police de la pensée. Ce n’est pas “ce désir est acceptable, celui-ci ne l’est pas”. C’est l’acceptation radicale de ce qui est. Si tu as envie de choses “sombres”, ce n’est pas un problème à résoudre. C’est une donnée à explorer.

Le cadre fait la différence

Attention, je ne dis pas qu’il faut foncer tête baissée dans n’importe quelle expression de sauvagerie. La clé, c’est le cadre.

Dans les pratiques BDSM, il y a un principe fondamental : “Safe, Sane, Consensual” (Sain, Sûr, Consenti). C’est ça, la spiritualité appliquée à la sexualité “sombre”. Ce n’est pas la violence gratuite, c’est l’exploration consciente des limites, avec un partenaire de confiance, dans un espace protégé.

La différence entre la violence et le jeu sacré, c’est l’intention et le consentement. Si tu donnes tes fesses à mordre en pleine conscience, en ayant choisi ce moment, ce partenaire, cette intensité, ce n’est pas de la violence. C’est de la communion dans l’ombre.

Les hommes aussi sont concernés

Pour les hommes qui lisent ceci, c’est pareil. On vous a tellement dit qu’il fallait être “respectueux”, “attentionné”, “à l’écoute” – ce qui est bien, évidemment – que peut-être vous avez refoulé votre propre sauvagerie. Votre désir de prendre, de dominer, d’être un peu animal.

La spiritualité masculine, ce n’est pas devenir un homme doux qui a peur de sa force. C’est apprendre à contenir sa force, à la diriger, à l’offrir dans un cadre conscient. C’est savoir quand être doux et quand être puissant, quand caresser et quand mordre, quand recevoir et quand prendre.

L’équilibre, pas l’exclusion

Bien sûr, je ne suis pas en train de dire qu’il faut jeter le Karezza et la lenteur à la poubelle. L’idée, c’est l’équilibre. La totalité.

Il y a des moments pour la connexion lente, les regards dans les yeux, l’énergie qui circule sans éjaculation. Il y a des moments pour la transe sauvage, les cris, les morsures, l’orgasme qui secoue tout le corps. Il y a des moments pour la tendresse infinie, et des moments pour la domination assumée.

Une sexualité vraiment sacrée, c’est une sexualité qui embrasse tout ça. Qui ne se cache pas derrière une étiquette “spirituelle” pour éviter les zones d’ombre. Qui ose explorer le bestial, le sombre, le rugueux, avec autant de conscience que le lumineux et le doux.

Ce que j’ai appris en lâchant la “gentillesse”

Moi-même, j’ai dû passer par là. Pendant des années, j’ai cru que pour être “spirituelle”, je devais être douce, accueillante, compréhensive. Et je m’étouffais. Ma sexualité était fade, parce que j’en avais retiré tout ce qui dépassait.

Le jour où j’ai osé, avec un partenaire de confiance, explorer ma part dominante – celle qui veut prendre, qui veut mordre, qui veut crier “encore” – quelque chose s’est libéré. Je me suis sentie plus entière. Plus vraie. Et paradoxalement, plus spirituelle. Parce que je n’étais plus en lutte contre une partie de moi-même.

Pour aller plus loin

Si ce sujet te parle, je te conseille :

  • Éloge de la violence de Pascal Bruckner – une réflexion philosophique sur la place de la violence dans nos vies
  • Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos – pour explorer la complexité du désir et du pouvoir
  • Et bien sûr, tout ce qu’on a exploré ensemble sur la honte, le chakra racine, l’ancrage, la vérité dans l’intimité

Alors, t’es plutôt douce ou sauvage ?

La vraie question, c’est pas laquelle tu es. C’est : est-ce que tu t’autorises à être les deux ? Est-ce que tu laisses ta sexualité exprimer toute ta palette, du pastel le plus tendre au noir le plus profond ?

Parce qu’au fond, la spiritualité, ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre. C’est devenir pleinement qui on est. Dans toute sa complexité. Dans toute sa contradiction. Dans toute sa beauté, même celle qui fait peur.

4 Comments

  1. Sœur Cunégonde

    Oh la coquine, Marie-Thérèse ! Mais t’as raison. Figurez-vous que j’ai acheté un ‘vibrateur chakra’ l’année dernière, soi-disant pour aligner les énergies. Franchement, il a plus aligné mon dos que mes chakras, un vrai outil de bricolage ! Depuis, je me dis que si Dieu nous a fait avec des désirs, c’est pas pour qu’on fasse les nuages. Merci pour cet article, il décoiffe !

  2. Sœur Bernadette

    Je suis sur le cul, les filles. Littéralement. Je sors d’une relation avec un gourou du ‘tantra bienveillant’. Il me disait que si je criais pas de plaisir, c’est que j’étais pas assez ‘présente’. Résultat : je faisais semblant pour être spirituelle. Cet article, c’est une claque. Fini les simagrées, je veux du vrai, pas du ‘gentil’ !

  3. Sœur Odile

    Je comprends tout ! Mon mari, qui se la joue ‘homme-lumière’, a voulu essayer un truc ‘spirituel’ l’autre soir… Il a allumé des bougies partout, mis de l’encens, et il m’a demandé de méditer sur sa ‘puissance vitale’. J’ai failli étouffer de rire ! La spiritualité, c’est pas un spectacle, ma pauvre fille. Merci pour cet article, je vais le lui faire lire.

  4. Sœur Amandine

    Ah là là, je me sens moins seule ! J’ai participé à un cercle de femmes où on devait toutes dire ‘oui’ à tout, sous peine de ‘bloquer notre féminin sacré’. J’ai bloqué mon poing dans la figure de la facilitatrice, tiens ! Depuis, je dis merci à cet article : la bienveillance, oui, mais avec les dents qui rayent le parquet si besoin !

Leave a Reply to Sœur Amandine Cancel reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *