Comment j’ai guéri ma relation avec ma mère en explorant ma sexualité

Comment j’ai guéri ma relation avec ma mère en explorant ma sexualité

Le tabou des tabous

On parle beaucoup, dans les cercles de développement personnel, de guérir sa relation à son père. C’est presque devenu un passage obligé. Mais la mère ? Moins. Parce que c’est plus compliqué. Plus charnel. Plus ambivalent.

La mère, c’est celle qui nous a portées, nous les femmes. C’est dans son ventre qu’on a flotté. C’est son corps qui a été notre premier univers. Et en même temps, c’est souvent par elle que la honte est arrivée. Pas par méchanceté. Par transmission. Par héritage.

Ma propre histoire, je vais te la raconter. Pas parce qu’elle est exceptionnelle, mais parce qu’elle est banale. Et c’est dans cette banalité que peut-être, toi aussi, tu reconnaîtras quelque chose.

L’héritage silencieux

Ma mère n’a jamais parlé de sexe. Jamais. Pas un mot. Quand j’ai eu mes premières règles, elle m’a tendu une boîte de serviettes hygiéniques sans me regarder dans les yeux. Quand j’ai eu mon premier copain, elle a serré les mâchoires et changé de sujet. Quand je suis rentrée un soir, à dix-sept ans, les vêtements un peu froissés, elle m’a regardée comme si j’avais commis un crime.

Elle ne m’a jamais dit “le sexe, c’est mal”. Elle ne m’a jamais dit “ton corps est honteux”. Elle n’a jamais prononcé ces mots. Mais son silence, ses mâchoires serrées, ses regards fuyants… ils parlaient plus fort que tous les discours.

Et moi, j’ai appris. J’ai appris que mon corps était un sujet dont on ne parle pas. Que mon désir était une chose à cacher. Que ma sexualité, si j’en avais une, devait rester dans l’ombre, loin de son regard, loin de mon regard à moi.

Le corps comme champ de bataille

Pendant des années, j’ai vécu dans mon corps comme dans un territoire occupé. Je savais qu’il était à moi, théoriquement, mais je ne m’y sentais pas chez moi. Le plaisir, quand il venait, était toujours accompagné d’une vague de culpabilité. Après l’amour, je me détournais. Je me rhabillais vite. Je fuyais la tendresse post-coïtale, parce que cette tendresse, elle aurait signifié que ce qui venait de se passer était bien. Et je ne pouvais pas complètement le croire.

Mes relations avec les hommes reproduisaient le schéma. Je choisissais des partenaires distants, émotionnellement indisponibles, parce qu’au moins, avec eux, je n’avais pas à affronter l’intimité vraie. Je pouvais jouer le rôle de la femme désirable sans jamais avoir à être vraiment désirante. Sans jamais avoir à être vraiment moi.

Et je détestais ma mère pour ça. Je lui en voulais de m’avoir transmis ce poison sans même s’en rendre compte. Je lui en voulais de ne pas avoir été assez forte pour briser la chaîne avant moi.

Le début du chemin

La guérison n’est pas venue par la psychologie. Par la parole, les analyses, les “pourquoi”. Tout ça, j’ai essayé. Ça aide, un peu. Ça éclaire. Mais ça ne guérit pas les tissus.

La guérison est venue par le corps. Par la sexualité. Et ça, c’est ce que personne ne m’avait dit.

Un jour, dans un atelier de tantra, une facilitatrice nous a proposé un exercice. Seule, avec un miroir. Nue. Se regarder. Vraiment. Pas pour se juger, pas pour se critiquer, pas pour voir ce qui ne va pas. Juste pour se voir. Et en se voyant, dire à haute voix : “Ce corps est le mien. Il est bon. Il est digne d’amour.”

J’ai pleuré pendant vingt minutes sans pouvoir m’arrêter. Parce que je venais de comprendre, viscéralement, que je n’avais jamais regardé mon corps sans passer par le filtre du regard de ma mère. Que chaque fois que je me voyais, je me voyais à travers ses yeux à elle. Et ses yeux à elle, ils étaient pleins de peur, de honte, de silence.

La masturbation comme réappropriation

L’étape suivante, ce fut la masturbation consciente. Pas celle rapide, pour “évacuer”. Celle lente, celle avec présence, celle où on explore son corps comme on explorerait un territoire inconnu, avec curiosité, avec tendresse, sans objectif.

Au début, c’était difficile. La honte était là, tapie, prête à surgir au moindre frisson de plaisir. Mais j’ai appris à l’accueillir. À lui dire : “Je te vois, tu es la peur de ma mère, tu es la peur de sa mère avant elle. Mais aujourd’hui, je choisis autre chose.”

Et petit à petit, quelque chose s’est dénoué. Le plaisir a commencé à circuler sans cette crampe de culpabilité. Mon corps a commencé à se sentir chez lui. À moi.

La rencontre imaginaire

Le rituel le plus puissant, je l’ai fait seule, un soir. J’ai allumé une bougie. Je me suis assise en face d’une chaise vide. Et j’ai imaginé ma mère assise là. Pas la mère réelle, avec ses défenses, ses peurs, ses silences. La mère qu’elle aurait pu être. La petite fille qu’elle avait été avant que le monde ne l’abîme.

Et je lui ai parlé. À voix haute.

“Je sais que tu as fait ce que tu pouvais. Je sais que ta mère ne t’a pas appris non plus. Je sais que tu avais peur pour moi, peur que je souffre, peur que je me fasse mal, peur que les hommes me prennent quelque chose. Mais moi, aujourd’hui, je reprends ce qui m’appartient. Mon corps est à moi. Mon plaisir est à moi. Ma sexualité est à moi. Je ne te rejette pas, toi. Je rejette seulement la peur que tu m’as transmise sans le vouloir.”

J’ai pleuré, encore. Mais cette fois, c’étaient des larmes de libération, pas de colère.

Ce qui a changé dans ma relation réelle

Le plus étonnant, c’est ce qui s’est passé ensuite avec ma mère réelle. Pas tout de suite. Quelques mois après ce rituel.

Un jour, elle est venue me voir. Elle avait quelque chose de différent. Moins rigide. Moins fermée. Et elle m’a dit, sans préambule : “Je sais que je n’ai pas su te parler. De tout ça. Ma mère ne m’a jamais rien dit non plus. Je ne savais pas comment faire. Je ne savais pas quoi dire. Je voulais juste te protéger.”

C’était la première fois qu’elle prononçait ces mots. La première fois qu’elle reconnaissait le silence, la peur, la transmission.

Je l’ai prise dans mes bras. Pas pour lui pardonner – le pardon, c’est venu plus tard. Juste pour la tenir. Pour sentir son corps contre le mien. Pour lui dire, sans mots : “Je te vois, toi aussi. Toi aussi tu as été une petite fille. Toi aussi tu as hérité de peurs que tu n’avais pas choisies.”

La guérison n’est pas linéaire

Attention, je ne vais pas te vendre du rêve. Tout n’a pas été magiquement réglé après ça. Il reste des tensions, des incompréhensions, des vieux réflexes. Ma mère ne va pas soudainement devenir une confidente sur ma vie sexuelle. Ce n’est pas ça, le but.

Le but, c’est que la chaîne est brisée. La peur s’arrête à moi. Ce que je transmettrai à mes enfants, si j’en ai, ne sera plus ce silence, cette honte, ce non-dit. Je serai capable de leur parler. De leur dire que leur corps est sacré. Que leur désir est légitime. Que le plaisir est un cadeau, pas une faute.

Ce que j’ai compris

Avec le recul, voilà ce que j’ai compris de cette histoire :

Notre sexualité est notre première langue. Celle qu’on parle avant les mots. Et cette langue, on l’apprend dans le ventre de notre mère, dans ses bras, dans son regard. Si elle est tordue, notre rapport au monde sera tordu.

Guérir sa sexualité, c’est guérir sa relation au féminin. Pas seulement au féminin en général, mais au féminin incarné, le premier qu’on ait connu : notre mère.

La honte sexuelle est un héritage. On ne naît pas avec. On la reçoit, comme on reçoit une robe trop grande ou des chaussures qui blessent. Et on peut choisir de ne pas la transmettre.

Le corps sait ce que la tête ignore. On peut parler, analyser, comprendre pendant des années. La guérison réelle passe par le corps. Par le toucher. Par le plaisir. Par la réappropriation sensuelle de notre propre chair.

Pistes pour ton propre chemin

Si cette histoire résonne en toi, voici quelques pistes pour explorer ton propre rapport à ta mère à travers ta sexualité :

  1. Le miroir. Tiens-toi nue devant un miroir. Regarde-toi. Et demande-toi : “Quand je me vois, est-ce que je me vois avec mes yeux, ou avec les yeux de ma mère ?”
  2. La lettre. Écris une lettre à ta mère. Pas pour l’envoyer, pour toi. Dis-lui tout. Ta colère, ta tristesse, ta peur. Et puis, dans une deuxième lettre, écris la réponse que tu aurais aimé recevoir. Celle où elle te dit qu’elle te voit, qu’elle te comprend, qu’elle te libère.
  3. Le rituel du corps. La prochaine fois que tu te donnes du plaisir, seule ou accompagnée, avant de commencer, pose une main sur ton ventre et dis : “Maman, ce plaisir est à moi. Je te le rends pas, je le garde. Mais je te bénis de m’avoir donné la vie qui rend ce plaisir possible.”
  4. La conversation impossible. Si ta mère est vivante mais que vous ne pouvez pas avoir cette conversation, fais-la avec une amie, une thérapeute, ou même avec une photo. Parle à la place de ta mère. Réponds à ta place. Laisse le dialogue intérieur se dérouler.

Et si ta mère est déjà partie ?

Le travail est peut-être plus difficile, mais pas impossible. Les rituels que j’ai décrits – la chaise vide, la lettre, le dialogue imaginaire – peuvent se faire avec une mère décédée. Parfois même, c’est plus facile. Parce qu’elle n’est plus là pour se défendre, pour nier, pour reproduire les vieux schémas.

L’important, c’est de libérer ce qui est en toi. Pas de changer l’autre.

Ce que j’ai appris sur moi

Au bout de ce chemin, j’ai découvert quelque chose de surprenant. En guérissant ma relation à ma mère à travers ma sexualité, je n’ai pas seulement guéri ma relation à elle. J’ai guéri ma relation à moi-même. J’ai guéri ma relation aux femmes en général. J’ai guéri ma capacité à recevoir le plaisir sans culpabilité, à donner du plaisir sans peur, à être aimée sans condition.

Et j’ai découvert que ma mère, au fond, n’était pas mon ennemie. Elle était ma sœur dans une longue lignée de femmes qui n’ont pas appris à s’aimer. Et que la meilleure façon de l’honorer, c’était de briser la chaîne. Pour elle. Pour moi. Pour celles qui viennent.

Pour aller plus loin

Si ce sujet te touche, je te conseille :

  • Le corps ne ment jamais d’Alice Miller – un classique sur la transmission des blessures
  • Notre corps, nous-mêmes du Boston Women’s Health Collective – pour se réapproprier son corps
  • Et bien sûr, tout ce qu’on a exploré ensemble sur la honte, le chakra sacré, l’héritage ancestral, la masturbation consciente

Et toi, quelle est ton histoire ?

Je te laisse avec cette question. Pas pour que tu répondes ici, mais pour que tu la portes en toi. Quelle est l’histoire de ta relation à ta mère ? Comment a-t-elle modelé ton rapport à ton corps, à ton désir, à ton plaisir ? Et qu’est-ce qui, aujourd’hui, est prêt à guérir ?

Parce qu’au fond, guérir sa relation à sa mère, c’est guérir sa relation à la vie. À la source. À soi.

9 Comments

  1. Sœur Gertrude

    Ma pauvre fille, ce titre… J’ai cru qu’elle allait dire qu’elle avait invité sa mère à un atelier de massage tantrique. Moi, j’ai essayé de ‘guérir ma relation’ avec la mienne en lui offrant un vibromasseur pour Noël. Elle m’a regardée, elle a dit ‘c’est pour les cervicales ?’ et elle l’a rangé avec la bouillotte. Depuis, on s’appelle tous les jours.

  2. Sœur Paulette

    Les filles, vous rigolez, mais moi je trouve ça beau. Ma mère, elle était coincée comme une huître. C’est en découvrant mon corps que j’ai compris qu’elle aussi, elle avait dû se cacher. Du coup, je lui ai offert un cours de danse orientale. Elle a dit non, mais elle a rougi. Progrès !

  3. Sœur Camembert

    Oh la coquine, Gertrude ! Moi, ma mère n’a jamais parlé de sexe non plus. Un jour, elle a trouvé mon premier plug en silicone sous mon lit. Elle m’a dit : ‘ma fille, c’est pour boucher les trous dans la salle de bain ?’ J’ai répondu ‘oui, maman, et d’autres trous aussi’. Elle est devenue violette. Je crois qu’on a guéri quelque chose ce jour-là.

  4. Sœur Marie-Thérèse

    L’article dit ‘l’héritage silencieux’… Chez nous, l’héritage c’était un ‘ne fais pas de bruit, surtout’. Alors quand j’ai découvert le plaisir, j’ai hurlé comme une possédée. Ma mère a cru que je faisais un AVC. Maintenant, on crie ensemble. C’est ça, la transmission positive, non ?

  5. Sœur Philomène

    Marie-Thérèse, tu me fais pleurer ! Moi, j’ai guéri ma relation avec ma mère en lui expliquant ce qu’était un ‘sex-toy’. Elle avait 78 ans. Elle m’a dit : ‘ma pauvre fille, de mon temps on utilisait des concombres, mais on en parlait pas’. On a ri pendant deux heures. Elle m’a même demandé si les courgettes bio faisaient pareil.

  6. Sœur Bertille

    C’est marrant, parce que dans l’article elle parle de ‘premier univers’ le ventre maternel. Moi, mon premier univers, c’était la cuisine de maman. Et depuis que je frequente un homme qui cuisine, j’ai l’impression de la trahir. Alors oui, la sexualité peut-être… mais avec un tablier ?

  7. Sœur Valentine

    Philomène, ta mère est une légende ! L’auteure parle de ‘honte transmise par héritage’… Chez moi, c’était la honte de se toucher. Un jour, j’ai laissé traîner mon ‘petit ami en silicone’ sur la table basse. Ma mère est venue, elle l’a pris, elle a dit ‘c’est pour la cuisine ?’ Je lui ai répondu ‘non, pour la chambre’. Elle a souri. Première fois qu’elle souriait à mon intimité. Miracle.

  8. Sœur Clotilde

    Oh la coquine, Valentine ! Moi, j’ai eu la méthode inverse : j’ai offert à ma mère un cours de yoga ‘spécial ouverture du bassin’ avec un accessoire. Elle est revenue en me disant ‘je ne sais pas si j’ai guéri ma relation avec toi, mais en tout cas j’ai guéri ma relation avec mon périnée’. Je crois que c’est un début.

  9. Sœur Angèle

    Ma pauvre Clotilde, le périnée de ma mère, il a jamais été aussi fermé que sa bouche sur le sujet. Mais un jour, je lui ai envoyé cet article. Elle m’a répondu par SMS : ‘J’ai pas tout compris, mais si ça peut t’aider à être heureuse, explore ma fille, explore’. J’ai pleuré. Et j’ai exploré. Merci maman.

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