Pourquoi la Spiritualité a Souvent Peur du Sexe (et Vice-Versa)

Pourquoi la Spiritualité a Souvent Peur du Sexe (et Vice-Versa)

On a déjà abordé ce sujet plus tôt dans notre série, mais j’ai envie d’y revenir. En profondeur. Parce que c’est la racine de beaucoup de nos blocages. Cette vieille guerre entre la chair et l’esprit, entre le désir et la dévotion, entre le corps et l’âme.

D’un côté, les spirituels qui méfient du sexe. De l’autre, les “terrestres” qui voient la spiritualité comme une fuite. Et au milieu, nous, qui tentons de vivre les deux sans nous déchirer.

Le camp de la spiritualité : “Le sexe ? Méfiance…”

Commençons par le camp que je connais bien. Celui des chercheurs de lumière, des méditants, des dévots. Y a comme une méfiance instinctive. Presque viscérale.

D’abord, il y a cette idée que le corps est une prison. Une masse de besoins, de pulsions, de désordre. Si tu cherches à t’élever, à toucher le divin, le corps devient vite perçu comme un boulet. Et le sexe, c’est le moment où t’es le plus dedans. Le plus vulnérable. Le plus “animal”. Alors forcément, ça dérange.

Ensuite, la peur de la perte de contrôle. La spiritualité, dans beaucoup de traditions, c’est une quête de maîtrise. Maîtriser ses pensées, ses émotions, ses énergies. Et le sexe, c’est l’inverse. Ça te prend, ça te traverse, ça te dépasse. Tu maîtrises plus rien. Pour quelqu’un qui a passé des années à essayer de tenir la barre, lâcher prise comme ça, c’est terrifiant.

Je me souviens d’une retraite de méditation, y a longtemps. Dix jours de silence. À la fin, un participant demande au maître : “Et le sexe, dans tout ça ?” Le maître a souri, un peu triste. Il a dit : “Le sexe, c’est comme un feu. Si tu sais pas t’en servir, tu te brûles. Alors beaucoup préfèrent ne pas s’approcher.” J’ai trouvé ça à la fois sage et un peu triste. Parce que se priver du feu, c’est aussi se priver de sa chaleur.

Et puis y a cette vieille peur de la dispersion. L’énergie sexuelle, c’est puissant. Si elle sort, elle emporte tout. Les textes taoïstes en parlent beaucoup : “garder son essence”, “ne pas fuir par en bas”. L’idée que cette énergie doit monter, pas descendre. Qu’elle doit nourrir l’esprit, pas se gaspiller dans le plaisir. Y a du vrai là-dedans, mais à force de trop la retenir, on finit par avoir peur d’elle.

Le camp du sexe : “La spiritualité ? Trop suspect…”

Maintenant, retournons la caméra. Du côté de ceux qui assument leur sexualité, qui la vivent pleinement, le regard sur la spiritualité est souvent méfiant aussi.

Pour beaucoup, la spiritualité sent le refoulement à plein nez. Ce mec qui parle de lumière, d’ascension, de pureté, mais qui n’a pas touché une femme depuis dix ans et qui juge ceux qui le font ? Il y a comme un parfum de non-vie. Une fuite devant la réalité. Devant le corps, devant la chair, devant ce qui est concret.

Un pote, plutôt terre-à-terre, m’a sorti un jour : “Les spirituels, ils veulent toujours aller ailleurs. Être ailleurs. Mais moi, je suis bien là. Dans mon corps. Dans mon lit. Pourquoi faudrait-il toujours s’élever pour être mieux ?” Il avait raison sur un point : à force de regarder le ciel, on finit par oublier qu’on a des pieds.

Et puis y a cette impression que la spiritualité, parfois, c’est une manière de se donner une importance qu’on n’a pas. De se sentir supérieur. “Moi je cherche la vérité, toi tu baises.” C’est un peu méprisant, non ? Comme si le plaisir était pour les simples d’esprit et la quête pour les êtres évolués.

D’où vient ce conflit ?

À mon avis, il repose sur trois grosses confusions historiques.

Première confusion : confondre désir et attachement.

Le désir, c’est l’énergie de la vie. C’est ce qui pousse vers l’autre, vers le monde, vers l’expérience. L’attachement, c’est autre chose. C’est la peur de perdre, la dépendance, la souffrance. On a mélangé les deux. Du coup, pour éviter l’attachement, on a voulu tuer le désir. Mais tuer le désir, c’est tuer un peu la vie.

Deuxième confusion : croire que le plaisir est forcément egoïque.

Y a des moments où le plaisir est juste du plaisir. Et c’est tout. Pas besoin d’en faire une quête spirituelle. Pas besoin de le justifier. Parfois, faire l’amour juste pour le plaisir, c’est déjà sacré. C’est célébrer le fait d’être en vie. Est-ce que ce n’est pas ça, la base de tout ?

Troisième confusion : opposer le corps et l’esprit.

On revient toujours là. Cette vieille habitude de couper en deux. Le haut et le bas. Le noble et l’ignoble. Mais dans la réalité, ils ne sont pas séparés. Jamais. L’esprit, il est dans le corps. Le corps, il est habité par l’esprit. Les séparer, c’est se couper en deux.

Ce que l’histoire nous a fait

Ce conflit, il est pas né de rien. Il a une histoire. Une longue histoire.

Les Grecs, avec Platon, ont commencé à séparer le monde des idées (parfait, éternel) du monde de la matière (imparfait, périssable). Le corps, forcément, s’est retrouvé du mauvais côté.

Mais c’est surtout avec le christianisme que le truc s’est durci. Pas celui des origines, hein. Mais celui d’après, avec des penseurs comme Augustin. Lui, il a théorisé que le péché originel se transmettait par le désir sexuel. Tu te rends compte ? Le truc le plus vital devient le vecteur de la chute. À partir de là, le corps est suspect. Il est l’ennemi. Faut le surveiller, le priver, le punir.

Et cette idée, elle a infusé partout. Même chez ceux qui se disent athées aujourd’hui. Elle est dans l’air. Dans nos réflexes. Cette petite voix qui dit, après l’amour ou le plaisir : “c’est mal, c’est pas propre”.

Des exceptions lumineuses

Heureusement, y a toujours eu des voix pour dire autre chose. Des traditions qui ont gardé le lien.

Le tantra, on en a parlé. Cette vision que tout est divin, y compris le désir, y compris le corps. Que l’énergie sexuelle peut être un carburant pour l’éveil, pas un obstacle.

Le soufisme, avec ses poètes comme Rumi. L’amour humain comme école pour l’amour divin. Le corps de l’aimé comme reflet du Créateur.

Le taoïsme, avec son alchimie intérieure. L’énergie sexuelle qu’on ne gaspille pas, mais qu’on fait monter, qu’on raffine, qu’on transforme en lumière.

Certains courants chrétiens, comme les mystiques rhénans ou des figures comme Maître Eckhart, qui parlaient de Dieu dans tout, y compris dans le plus humble, le plus charnel.

Ces voix-là, elles ont jamais complètement disparu. Elles sont là, qui attendent qu’on les redécouvre.

Comment on fait pour sortir de l’impasse ?

Quelques pistes toutes simples, testées sur le terrain.

Arrêter de juger. Ceux qui font l’amour sans spiritualité, ils ont pas tort. Ceux qui prient sans sexe, ils ont pas tort non plus. Chacun son chemin. Le jugement, c’est ce qui nourrit le conflit. La première étape, c’est d’accueillir que l’autre fait autrement, et que c’est très bien.

Expérimenter par soi-même. Plutôt que de croire ceux qui disent que le sexe est dangereux pour la spiritualité, essaye. Et vois. Est-ce que faire l’amour en pleine conscience t’éloigne de toi ou t’en rapproche ? Est-ce que la méditation après l’amour est différente ? Seul ton vécu compte.

Accepter le paradoxe. Peut-être que c’est pas l’un OU l’autre. Peut-être que c’est l’un ET l’autre. Des moments de pure présence dans le sexe. Des moments de pure énergie dans la méditation. Et parfois, les deux ensemble.

Réconcilier en soi. La vraie guerre, elle est pas entre les gens. Elle est à l’intérieur de chacun. Cette partie de nous qui veut s’élever et cette partie qui veut jouir. Au lieu de les opposer, on peut les faire dialoguer. Leur trouver une place à toutes les deux.

Ce que j’ai appris

Avec le temps, j’ai appris que la spiritualité qui rejette le corps est une spiritualité amputée. Et que la sexualité qui rejette l’esprit est une sexualité appauvrie.

Les plus beaux moments d’intimité que j’ai vécus, c’était quand les deux étaient là. Quand le corps était pleinement présent, et l’esprit aussi. Quand le désir était là, et la conscience aussi. Quand on jouissait, et qu’on voyait l’infini dans les yeux de l’autre en même temps.

C’est pas tous les jours. C’est pas facile. Mais quand ça arrive, on comprend que la guerre était stupide. Que les deux camps habitaient la même maison.

Pour finir

Alors voilà. La spiritualité a peur du sexe parce qu’elle a peur de perdre le contrôle, de tomber, de se salir. Le sexe a peur de la spiritualité parce qu’il a peur de perdre sa liberté, sa spontanéité, sa joie simple.

Mais peut-être qu’au fond, ils ont peur de la même chose : de perdre ce qu’ils sont. La spiritualité a peur de devenir trop charnelle. Le sexe a peur de devenir trop sérieux.

Et si on arrêtait d’avoir peur ? Et si on laissait les deux s’inviter mutuellement ? Un peu de conscience dans le sexe, pour qu’il soit plus profond. Un peu de chair dans la spiritualité, pour qu’elle soit plus vivante.

Comme disait un vieux maître, je sais plus lequel : “Le sexe sans spiritualité, c’est de la gymnastique. La spiritualité sans sexe, c’est de l’abstraction. Mais les deux ensemble, c’est la vie.”

Alors vivons. Vraiment. Avec tout. Le corps et l’esprit. Le désir et la conscience. La chair et l’âme. C’est peut-être ça, la vraie spiritualité.


6 Comments

  1. Sœur Ginette

    Enfin un article qui met les pieds dans le plat ! Chez nous, au couvent, on disait ‘le corps est le temple de l’Esprit’. Personne n’avait précisé que le temple pouvait avoir des orgues, si vous voyez ce que je veux dire !

  2. Sœur Camembert

    Ginette, toujours la métaphore musicale ! 🎵 Moi je repense à ma grand-mère qui disait ‘le Bon Dieu nous a fait avec un cœur et un corps, faut pas en gaspiller un’. Elle avait tout compris, la pauvre, même si elle n’aurait jamais prononcé le mot ‘sexe’ de sa vie !

  3. Sœur Georgette

    Oh la coquine, Camembert ! Mais l’auteur a raison, cette guerre est stupide. Je me souviens de ma première retraite spirituelle, le prêtre nous disait ‘méfiez-vous des plaisirs de la chair’. Ma pauvre fille, j’ai cru qu’il parlait du poulet rôti du dimanche !

  4. Sœur Marie-Thérèse

    Georgette, tu me fais mourir ! 😂 Cela dit, j’ai une question pour l’auteur : quel est ce ‘produit’ dont ils parlent dans l’extrait ? Un livre ? Une thérapie ? Parce que si ça peut aider mon neveu qui veut rentrer dans les ordres mais qui a une copine, je suis preneuse !

  5. Sœur Angèle

    Mes sœurs, je pense que le vrai problème, c’est qu’on a peur de mélanger. Comme disait ma mère : ‘l’amour de Dieu et l’amour des hommes, c’est le même cœur qui bat’. Elle avait raison la vieille. Moi je dis : priez fort, aimez fort, et tout ira bien !

  6. Sœur Bernadette

    Clotilde, tu as épousé un saint ! Moi le mien il récitait des listes de courses… Bref. L’article a raison sur un point : cette guerre entre chair et esprit, elle est dans nos têtes. Dieu il s’en fiche, du moment qu’on aime. Je vais allumer un cierge pour tous ceux qui culpabilisent encore !

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