Le Karezza : L’Amour sans But, sans Objectif d’Orgasme

Le Karezza : L’Amour sans But, sans Objectif d’Orgasme

Je me souviens de la première fois qu’on m’a parlé du Karezza. C’était y a une quinzaine d’années, dans un atelier sur la sexualité tantrique. Un vieux monsieur, la soixantaine bien tassée, cheveux blancs, regard clair, qui racontait son expérience avec sa femme. Ils pratiquaient ça depuis vingt ans.

Et il a dit un truc qui m’a scié :

“On fait l’amour deux heures, parfois trois. Et on n’atteint jamais l’orgasme. On reste juste là, dans ce courant, à flotter. Et quand on s’arrête, on est plus connectés, plus paisibles, plus amoureux qu’après n’importe quelle explosion.”

J’ai levé la main, un peu provocateur : “Mais monsieur, à quoi ça sert de faire l’amour si c’est pas pour jouir ?”

Il m’a regardé avec un sourire que je n’oublierai jamais. Un sourire de quelqu’un qui a compris quelque chose que je n’avais pas encore compris. Il a répondu doucement : “Mon garçon, tu poses la question à l’envers. La vraie question, c’est : à quoi ça sert de jouir si c’est pour perdre cette connexion ?”

L’origine de ce mot bizarre

Karezza. Ça vient de l’italien carezza, qui veut dire “caresse”. Pas “baise”, pas “coït”, pas “rapport”. Caresse. Le mot dit tout.

Cette pratique a été codifiée au début du XXe siècle par une médecin américaine, Alice Bunker Stockham. Elle cherchait une alternative à la sexualité de l’époque, qu’elle trouvait trop brutale, trop masculine, trop centrée sur la performance et l’éjaculation. Elle a théorisé ce qu’elle appelait le “Karezza method” : une union prolongée, sans mouvement de va-et-vient frénétique, sans recherche de l’orgasme, juste une communion lente et profonde.

Mais en vrai, c’est bien plus vieux que ça. Le Karezza, c’est le cousin occidental du tantrisme, la version laïque de ce que les taoïstes appellent “faire l’amour sans perdre la semence”. C’est la pratique de ceux qui ont compris que l’orgasme n’est pas le but, mais parfois la fin – la fin de l’état amoureux, la fin de la connexion, la fin de la transe.

Ce qui se passe vraiment quand on arrête de courir

Alors concrètement, c’est quoi ? C’est simple et c’est terriblement difficile.

Tu es avec quelqu’un. Vous êtes nus, enlacés. Vous entrez en pénétration, si c’est ce que vous voulez, ou vous restez simplement peau contre peau. Et là… vous ne bougez pas. Ou si peu. Des micro-mouvements, des ajustements, des vagues infimes. Vous restez là, à respirer ensemble, à sentir les battements de cœur, à laisser l’énergie circuler.

Et ton corps, au début, il râle. Il dit : “Mais on fait quoi, là ? On baise ou on baise pas ? Pourquoi on bouge pas ? Je veux mon orgasme, moi !” Le mental s’agite, invente des stratégies pour “accélérer le processus”. Et c’est là que le vrai travail commence.

Parce que si tu tiens, si tu traverses cette agitation, quelque chose change. Au bout de vingt minutes, trente minutes, une heure… la frontière entre ton corps et celui de l’autre commence à se dissoudre. Tu ne sais plus où finit ta peau, où commence la sienne. La respiration devient commune. Les pensées s’éloignent. Tu entres dans un état modifié de conscience, une méditation à deux, une transe partagée.

Les gens qui ont vécu ça parlent d’une sensation de “courant” qui circule entre eux. D’une chaleur qui monte, descend, envahit tout le corps, sans jamais se contracter dans l’explosion génitale. C’est un orgasme diffus, un orgasme de tout l’être, qui dure, qui dure, qui ne finit pas parce qu’il n’a jamais vraiment commencé.

La difficulté : se déprogrammer du “but”

Le plus dur dans le Karezza, c’est pas technique. C’est mental. On a tellement été formatés à la sexualité “objectif” – bander, pénétrer, jouir, dormir – que rester dans le ressenti sans chercher à “progresser” nous semble contre-nature.

Je me souviens d’une amie, praticienne de massage tantrique, qui m’a raconté sa première expérience de Karezza avec son compagnon. “Au bout de dix minutes, j’ai senti que ça montait en moi. Et là, j’ai eu une panique : ‘Il faut que je le retienne, il faut pas que ça vienne, je dois contrôler.’ J’ai complètement quitté mon corps. Je suis passée à côté de l’expérience parce que j’étais trop occupée à ne pas jouir.”

C’est le piège. Le Karezza, c’est pas la retenue, le contrôle, le “je ne dois pas”. C’est l’abandon à ce qui est, sans chercher à aller vers quelque chose d’autre. Si l’orgasme vient, il vient. On ne le fuit pas, on ne le cherche pas. On accueille. Mais si on commence à lutter contre, on est déjà dans le mental, déjà dans le futur, déjà hors de la présence.

Les bienfaits concrets (parce que ça en a)

Bon, je vais pas te faire un cours abstrait. J’ai vu, j’ai expérimenté, j’ai observé. Les gens qui pratiquent le Karezza régulièrement rapportent des choses précises :

  • Une connexion émotionnelle décuplée. Après une séance, on se sent “fondus”, pas séparés. La dispute de la veille n’a plus aucun sens. On est dans le “nous”, pas dans le “je” et le “tu”.
  • Une énergie qui reste. Après un rapport classique, beaucoup ressentent une fatigue, une chute. Après le Karezza, on est reposé, rechargé, plein de vie. L’énergie circule, elle ne s’est pas échappée.
  • Une guérison des blessures sexuelles. Pour les gens qui ont vécu des traumatismes, l’idée même de “performance” sexuelle peut être insupportable. Le Karezza, en enlevant la pression du résultat, permet de réinvestir son corps en douceur, sans peur de “mal faire”.
  • Une redécouverte du partenaire. Quand on n’est plus dans le “faire”, on peut vraiment regarder l’autre, le sentir, l’écouter. Ses micro-expressions, ses frémissements, sa respiration. On devient des explorateurs, pas des performeurs.

Les pièges à éviter

Attention, hein. Je te vends pas du rêve sans mode d’emploi. Y a des écueils.

D’abord, le Karezza peut devenir une nouvelle performance. “Il faut qu’on tienne deux heures, il faut pas jouir, il faut être dans la transe” – et là, t’as juste remplacé une pression par une autre. Le but, c’est pas de durer. C’est d’être là.

Ensuite, c’est pas pour tout le monde, tout le temps. Parfois, on a juste envie d’un bon vieux rapport sauvage, explosif, jouissif. Et c’est très bien aussi. Le Karezza, c’est un outil dans la boîte, pas une obligation spirituelle.

Enfin, ça peut révéler des choses inconfortables. Quand on arrête de bouger, quand on arrête de “faire”, il peut arriver que l’ennui surgisse. Ou l’angoisse. Ou la colère. Et c’est pas forcément agréable. Mais c’est précieux : ces émotions étaient déjà là, cachées sous l’agitation sexuelle. Le Karezza les fait remonter. À toi de décider si tu veux les accueillir ou fuir dans le mouvement.

Un exercice simple pour commencer

Si tu veux essayer, voilà comment je conseille de démarrer. Pas avec la pression de faire une séance de deux heures. Non.

Choisis un moment calme, où vous n’êtes pas pressés. Allongez-vous nus, face à face. Regardez-vous dans les yeux. Respirez ensemble. Posez une main sur le cœur de l’autre, l’autre main sur son ventre. Restez comme ça, à sentir les battements, la chaleur, le souffle.

Si l’envie de plus vient, laissez-la venir. Entrez en pénétration si c’est ce que vous voulez. Mais une fois que vous êtes connectés, arrêtez de bouger. Restez là, à sentir juste être ensemble. Cinq minutes. Dix minutes. Pas plus au début.

Observe ce qui se passe. L’agitation du mental. Les envies de bouger. Les émotions qui montent. Et puis, peut-être, au bout d’un moment, cette sensation étrange que le temps s’est arrêté, que vous êtes ailleurs, que vous flottez.

Si ça marche, tant mieux. Si ça ne marche pas, tant mieux aussi : vous aurez appris quelque chose sur vous-mêmes.

Le Karezza et les autres pratiques dont on a parlé

Tu vois le lien avec ce qu’on a exploré avant ? Le jeûne sexuel prépare au Karezza : il habitue le corps à ne pas exiger l’orgasme immédiat. La masturbation consciente entraîne l’attention à rester dans la sensation sans chercher l’explosion. Le rituel du voyant crée cette connexion des regards qui est au cœur de la pratique.

Tout est lié. La sexualité sacrée, c’est pas une technique de plus. C’est une manière de déplacer le projecteur : du “faire” à l'”être”, du “résultat” à la “présence”, de la “performance” à la “connexion”.

Et toi, t’as déjà expérimenté ça ?

Je serais curieux de savoir si cette idée de faire l’amour sans but, sans objectif, sans ligne d’arrivée, te parle. Si ça t’évoque quelque chose que tu as vécu, ou au contraire, si ça te semble complètement farfelu.

Parce que c’est pas évident, hein. On vit dans un monde qui nous apprend à tout transformer en objectif, en projet, en résultat. Même le plaisir. Même l’amour. Alors l’idée de juste être ensemble, peinards, fusionnés, sans rien attendre… c’est peut-être l’acte le plus subversif qu’il nous reste.

9 Comments

  1. Sœur Bertille

    Ma pauvre fille, deux à trois heures sans rien atteindre ? Mais moi je peux pas rester trois heures dans la même position sans avoir des fourmis dans les jambes ! Ces vieux, ils ont des ressorts ou quoi ?

  2. Sœur Raymonde

    Ma pauvre fille, deux heures sans rien ? Mon mari, au bout de dix minutes il me demande ‘ça vient ?’ Alors le karezza, chez moi, c’est ‘carreza’ comme dans ‘carreau de la salle de bain’ où je finis toute seule. Lui, il ronfle après vingt minutes de ‘flottaison’.

  3. Sœur Cunégonde

    Oh la coquine, Raymonde ! Moi j’ai essayé le karezza une fois. On a fait ‘l’amour sans but’… mais mon but à moi c’était de pas m’endormir. Au bout d’une heure, je me suis mise à penser à ma liste de courses. Résultat : j’ai eu un orgasme… de soulagement quand il est enfin allé chercher le pain.

  4. Sœur Bertille

    Mais attends, ce monsieur dit ‘on reste là à flotter’… Flotter dans quoi ? Parce que chez moi, sans but, mon mari il flotte direct vers la télécommande. Moi je flotte vers le vibromasseur dans le tiroir. Lui il appelle ça ‘se connecter’, moi j’appelle ça ‘perdre son temps’. Chacun son courant.

  5. Sœur Joséphine

    J’ai testé le karezza avec mon nouveau copain. Trois heures sans orgasme. À la fin, il m’a dit ‘t’as aimé ?’ Je lui ai répondu ‘j’ai aimé le moment où on a arrêté pour manger des chips’. Depuis, on fait du karezza… mais version express : on se regarde dans les yeux devant la télé, ça dure trente secondes, et on est très connectés au paquet de biscuits.

  6. Sœur Gertrude

    Oh la coquine, Cunégonde, t’as raison ! Mais des fois, le chemin est plus beau que la destination. Mon défunt mari, il disait toujours ‘l’important c’est de participer’. Mais je suis pas sûre qu’il parlait de ça, le bougre !

  7. Sœur Paulette

    Ma pauvre Joséphine, tu me tues ! Mais le vrai problème du karezza, c’est que mon homme, dès qu’on ralentit, il pense à autre chose. Une fois, en pleine ‘flottaison’, il m’a demandé ‘tu as pensé à prendre le jambon ?’ J’ai hurlé. Pas d’orgasme, mais une montée de pression artérielle. C’est peut-être ça, le vrai courant.

  8. Sœur Ursule

    Moi, le karezza, ça me fait penser à ma sœur Thérèse. Elle a acheté un bouquin là-dessus, elle a convaincu son mari d’essayer. Ils ont fait une séance de ‘deux heures sans objectif’. Au bout d’une heure, il s’est endormi sur elle. Elle dit que c’était ‘très connectant’… moi je dis que c’était ‘très comateux’. Elle n’a pas eu d’orgasme, mais elle a eu une belle sieste.

  9. Sœur Célestine

    Oh la coquine, Ursule ! Mais franchement, je comprends l’idée : profiter sans pression. Seulement voilà, mon mari, quand je lui dis ‘on va faire l’amour sans but’, il me répond ‘sans but ? Alors autant regarder la météo’. Et il va sur Météo France. Moi je reste là, à ‘flotter’… toute seule, avec mon petit jouet qui, lui, a un objectif très clair. Et je l’atteins en cinq minutes. Karezza ou pas karezza, moi je préfère l’orgasme.

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