C’est un truc qui m’a toujours fasciné. Ces deux-là, on dirait deux anciens amants qui se sont fâchés et qui vivent chacun dans leur coin en disant du mal de l’autre depuis des siècles. D’un côté, les spirituels qui regardent le sexe de travers. De l’autre, les “terrestres” qui voient la spiritualité comme une fuite. Et au milieu, nous, on essaie de s’y retrouver.
Alors creusons un peu ce malaise. Pourquoi ils s’entendent si mal ?
Le camp de la spiritualité : “Le sexe ? Méfiance…”
Commençons par le camp que je connais bien, celui des chercheurs de lumière. Y a une méfiance instinctive, presque viscérale. Et elle repose sur plusieurs choses.
D’abord, l’idée que le sexe nous ancre trop dans le corps. Le corps, cette masse de besoins, de pulsions, de désordre. Si tu cherches à t’élever, à toucher le divin, le corps devient vite perçu comme un boulet. Une prison. Et le sexe, c’est le moment où t’es le plus dedans. Le plus vulnérable. Le plus “animal”. Alors forcément, ça dérange.
Ensuite, y a la peur de la perte de contrôle. La spiritualité, dans beaucoup de traditions, c’est une quête de maîtrise. Maîtriser ses pensées, ses émotions, ses énergies. Et le sexe, c’est l’inverse. Ça te prend, ça te traverse, ça te dépasse. Tu maîtrises rien du tout. Pour quelqu’un qui a passé des années à essayer de tenir la barre, lâcher prise comme ça, c’est terrifiant.
Je me souviens d’une discussion avec un moine bouddhiste, un vrai, pas un touriste. Il m’expliquait que dans leur formation, on leur apprend à voir le désir comme une flèche. Une fois que t’es touché, t’es déjà blessé. Alors vaut mieux apprendre à esquiver avant. Je comprends la logique. Mais en même temps, je me dis : esquiver la vie, c’est pas un peu esquiver le vivant ?
Et puis y a cette vieille peur de la dispersion. L’énergie sexuelle, c’est puissant. Si elle sort, elle emporte tout. Les textes taoïstes en parlent beaucoup : “garder son essence”, “ne pas fuir par en bas”. L’idée que cette énergie doit monter, pas descendre. Qu’elle doit nourrir l’esprit, pas se gaspiller dans le plaisir. Y a du vrai là-dedans, mais à force de trop la retenir, on finit par avoir peur d’elle.
Le camp du sexe : “La spiritualité ? Trop suspect…”
Maintenant, retournons la caméra. Du côté de ceux qui assument leur sexualité, qui la vivent pleinement, le regard sur la spiritualité est souvent… disons méfiant aussi.
Pour beaucoup, la spiritualité sent le refoulement à plein nez. Ce mec qui parle de lumière, d’ascension, de pureté, mais qui n’a pas touché une femme depuis dix ans et qui juge ceux qui le font ? Il y a comme un parfum de non-vie. Une fuite devant la réalité. Devant le corps, devant la chair, devant ce qui est concret.
Et puis y a cette impression que la spiritualité, parfois, c’est une manière de se donner une importance qu’on n’a pas. De se sentir supérieur. “Moi je cherche la vérité, toi tu baises.” C’est un peu méprisant, non ? Comme si le plaisir était pour les simples d’esprit et la quête pour les êtres évolués.
Un ami, plutôt terre-à-terre, m’a dit un jour : “Les spirituels, ils veulent toujours aller ailleurs. Être ailleurs. Mais moi, je suis bien là. Dans mon corps. Dans mon lit. Pourquoi faudrait-il toujours s’élever pour être mieux ?” Il avait raison sur un point : à force de regarder le ciel, on finit par oublier qu’on a des pieds.
Alors ce conflit, il repose sur quoi ?
À mon avis, sur trois grosses confusions.
Première confusion : confondre désir et attachement.
Le désir, c’est l’énergie de la vie. C’est ce qui pousse vers l’autre, vers le monde, vers l’expérience. L’attachement, c’est autre chose. C’est la peur de perdre, la dépendance, la souffrance. On a mélangé les deux. Du coup, pour éviter l’attachement, on a voulu tuer le désir. Mais tuer le désir, c’est tuer un peu la vie.
Deuxième confusion : croire que le plaisir est forcément egoïque.
Y a des moments où le plaisir est juste du plaisir. Et c’est tout. Pas besoin d’en faire une quête spirituelle. Pas besoin de le justifier. Parfois, faire l’amour juste pour le plaisir, c’est déjà sacré. C’est célébrer le fait d’être en vie. Est-ce que ce n’est pas ça, la base de tout ?
Troisième confusion : opposer le corps et l’esprit.
On revient toujours là. Cette vieille habitude de couper en deux. Le haut et le bas. Le noble et l’ignoble. Mais dans la réalité, ils ne sont pas séparés. Jamais. L’esprit, il est dans le corps. Le corps, il est habité par l’esprit. Les séparer, c’est se couper en deux.
Des exceptions, heureusement
Heureusement, y a toujours eu des voix pour dire autre chose.
Dans le tantra, on a exploré comment utiliser l’énergie sexuelle comme carburant spirituel. Pas en la fuyant, en la traversant.
Dans le soufisme, certains poètes comme Rumi parlent de l’amour humain comme d’une école pour l’amour divin. On apprend à aimer à travers l’autre.
Dans le taoïsme, on cherche pas à tuer le désir mais à le raffiner. À le faire circuler. À le transformer sans le nier.
Et aujourd’hui, on voit plein de gens qui tentent de réconcilier les deux. Des couples qui veulent du plaisir ET de la conscience. Des pratiquants spirituels qui ne veulent pas renier leur corps. C’est encourageant.
Comment on fait pour sortir de l’impasse ?
Quelques pistes toutes simples, testées sur le terrain.
D’abord, arrêter de juger. Ceux qui font l’amour sans spiritualité, ils ont pas tort. Ceux qui prient sans sexe, ils ont pas tort non plus. Chacun son chemin. Le jugement, c’est ce qui nourrit le conflit.
Ensuite, expérimenter par soi-même. Plutôt que de croire ceux qui disent que le sexe est dangereux pour la spiritualité, essaye. Et vois. Est-ce que faire l’amour en pleine conscience t’éloigne de toi ou t’en rapproche ? Est-ce que la méditation après l’amour est différente ? Seul ton vécu compte.
Et puis, accepter le paradoxe. Peut-être que c’est pas l’un OU l’autre. Peut-être que c’est l’un ET l’autre. Des moments de pure présence dans le sexe. Des moments de pure énergie dans la méditation. Et parfois, les deux ensemble.
Pour finir
Au fond, ce conflit entre spiritualité et sexualité, c’est un faux problème. C’est notre tête qui l’a créé en découpant la réalité en morceaux. La vie, elle, elle s’en fiche. Elle circule. Elle passe du sexe à la prière sans demander la permission. Elle est dans le souffle du désir et dans le silence de la méditation.
Peut-être que guérir cette vieille blessure, c’est juste apprendre à laisser la vie passer. Sans la bloquer. Sans la juger. Sans vouloir qu’elle soit autre que ce qu’elle est.
Un jour, un vieux maître m’a dit : “Le sexe et la spiritualité, c’est comme les deux ailes d’un oiseau. Avec une seule, tu tournes en rond. Avec les deux, tu voles.”
Alors voilà. Peut-être qu’on est juste en train d’apprendre à voler.


Oh la coquine, elle remue le couteau dans la plaie ! Moi je me souviens, au noviciat, la mère supérieure nous disait : ‘Mes sœurs, quand vous pensez à ces choses-là, dites un chapelet’. Résultat, j’ai récité tellement de chapelets que j’ai des callosités aux doigts !
C’est marrant, parce que dans la Bible, le Cantique des Cantiques, c’est pas exactement un mode d’emploi pour rester sage ! ‘Que tu es belle, ma bien-aimée’… Y a de la flamme là-dedans ! Alors pourquoi on en a fait un truc gênant ? Les spirituels et le sexe, c’est comme l’eau et le feu, mais l’auteur a raison, ils devraient se réconcilier.
Mes sœurs, je vais vous confesser un truc : une fois, j’ai vu un couple de tourterelles dans le jardin, et je me suis dit : ‘Tiens, c’est ça l’amour divin’. Et puis je me suis rappelée que les tourterelles, elles font autre chose que roucouler… Ma pauvre fille, même la nature nous parle de cette union !
Simone, arrête, tu vas nous faire rougir ! Mais je suis d’accord : le malaise, il vient de nous. Les terrestres, ils pensent qu’on est des oies blanches, et nous, on les regarde de haut. Lui, l’auteur, il dit qu’on essaie de s’y retrouver. Moi je dis, prions pour que les deux anciens amants se remettent ensemble !